7 Weeks | à propos du nouvel EP 'Going Back Home' (2026) : "Je ne peux pas faire de texte sans qu'il y ait un rapport avec l'état des choses" (Julien Bernard)

Le producteur et homme de sons rock Adrian Bushby s’est retrouvé aux manettes pour PJ Harvey, Muse, Foo Fighters, New Order. Vous aurez connu pire bleu. En 2026, les Français 7 Weeks ont expérimenté le travail en sa compagnie pour un format EP intitulé Going Back Home, à l’occasion duquel le groupe écume de bien belles salles en hexagone. 

Les échanges qui suivent sont ceux qui n’ont pas été intégrés dans l’entrevue parue dans Rock Hard Magazine #278 (septembre 2026). Où Julien Bernard (chant, basse) revient sur une rencontre et une relation de travail avec le producteur, avant de creuser l’atmosphère d’une époque et cette philosophie qui, depuis ses débuts, anime le groupe. Indépendance chérie. | Photographies : Jessica Calvo

Adrian Bushby vient passer quelques jours avec vous en Centre France pour faire connaissance et vous voir travailler dans votre salle de répétitions, avant les enregistrements au Royaume-Uni. Il se positionne entre la batterie et l’ampli guitare, histoire d’observer le groupe sans prendre une place centrale. Il est venu avec des bouchons, au moins ?
Julien Bernard : Non, Adrian ne met pas de bouchons dans la salle, il a le casque pour entendre la voix du mieux possible, parce que dans la sono, sur la voix c’est limite. En résumé, il passe l'après-midi avec nous plongé dans 107 décibels. Et la première chose qu'il dit, c’est : « c'est super. » Là, nous sommes rassurés. Après il précise : « Sur tel morceau, je trouve dommage que ça se passe comme ça, moi je peux vous proposer de faire ça. »

Ça, c’est-à-dire ?
Sur un morceau par exemple, c'est la structure à repenser légèrement, sur un autre morceau c'est un accord. Sur un autre, c'est l’idée de jouer deux fois de la même manière une partie que nous avions jouée de deux manières différentes. Il a touché du doigt toutes ces choses qui nous limitaient parfois. Mais au préalable, avant de venir au local, nous avons passé une demi-journée ensemble à lui expliquer qui nous étions et comment 7 Weeks fonctionnait. Nous sommes des indés purs et durs. Nous avons notre local et notre bureau à Limoges, basta. Lui, justement, il voulait comprendre qui nous étions.

Les formats des titres composant Going Back Home sont très concentrés, courts, 3 minutes et quelques poussières. Est-ce qu'au moment où vous commencez à écrire, vous savez que vous allez vers ça ?
Nous avons commencé l’écriture en 2024, enregistré en 2025. Les dix premières idées en travail n'ont pas abouti. Souvent, c'était des morceaux un peu plus longs, plus progressifs… et à un moment, on s'est dit : non, partons sur des formats radio. Pas pour passer à la radio, ça, c'est fini aujourd'hui. Mais on part sur des formats pop. Des formats de 3 minutes : simples, sans rallonge, efficaces.



Bushby, d’une manière ou d’un autre, a-il été interventionniste sur le son de 7 Weeks ?
Nous ne voulions pas d’interventionnisme sur le plan des arrangements. Sur Going Back Home nous faisons des choses en mode power trio, ultra basiques. Nous n’avions pas besoin d'arrangements mais d'autre chose. Ce que voulait 7 Weeks, c'est un disque qui sonne comme nous sonnons en répétition, en studio ou en live.

Tu parles toi-même d’une « odyssée » à propos du parcours de 7 Weeks, démarré il y a 20 ans. À quel point, sur le parcours, est-il important de s'extraire, de s'arracher de ses racines, de s'en éloigner ?
Trois raisons à ça. D’abord, nous sommes assez curieux musicalement, nous aimons tout un tas de choses. La deuxième raison, c'est que le groupe n'a jamais pris le parti... comment dire… Moi, j'admire les groupes qui savent « cantonner leur style ». Et quand ils veulent faire autre chose, ils font un projet parallèle ou alors ils font avec quelqu'un d'autre. Ça, 7 Weeks n'a jamais su le faire… parce que nous n'en avons jamais eu envie ! La troisième chose, c'est que nous avons eu beaucoup de changements de line-up, et que, moi, j'ai toujours estimé qu’il valait mieux utiliser les capacités des gens qui sont là, et pas leur imposer, forcément, de jouer d'une manière qui n'est pas la leur. Cette fois, nous voulions revenir à quelque chose de... fondamental.



Ça ne veut pas dire que vous ne revoyagerez pas ?
Non. Mais ça veut dire que... 7 Weeks a défini les limites. Voilà. Il y a des disques que nous ne referons pas. Un album comme Fade Into Blurred Lines, que j'aime énormément, est très chamarré, multidirectionnel. Le fil conducteur est dans les textes. À cette époque-là, il y a eu un lâcher-prise et une mise à nu dans les mots, ils correspondaient à un état d'esprit. Par contre, il y a ce mélange de morceaux méga rock'n'roll et d’autres totalement dépouillés, folk. Quelqu'un d'extérieur à la chose pourrait se dire : « mais c'est quoi ce patchwork, là ? » Avec Going Back Home, 7 Weeks a balisé : nous savons jusqu'où le groupe peut aller, on sait qu'on peut faire des morceaux progressifs, on sait qu'on peut avoir des albums aventureux, mais il y a certaines voies que nous ne prendrons plus.

Dans plusieurs textes comme « Void » ou « The Ring of fallen Dreams », il y a le spectre d'une déchéance, une forme de crainte, comme installée. Quelle place la fragilisation, la précarisation occupe-t-elle aujourd'hui dans les textes ? 
Pendant longtemps, j'ai toujours dit que nous ne faisions pas partie des groupes « à message », dont es textes ont vocation à dénoncer. Mais aujourd'hui, sauf si ton groupe parle de récits historiques, de bagnoles ou de filles, vu le monde qui nous entoure, c'est assez compliqué de ne pas noter la déliquescence de nombre de repères que les générations nées dans les années 1970 et 1980 ont eu la chance de connaître. Par exemple, « The pale One » est un morceau qui parle de la destruction, l'abîmement du monde. J'utilise là l’image d'un personnage qui travaille sur un paysage désolé, c'est ma manière de voir ça. Ça me touche beaucoup ce qui se passe concernant l’état de la planète. Qui ne pourrait-il pas être touché par ça ? Après, il y a aussi des morceaux qui sont dirigés en mode « contre » … Nous sommes quand même confronté(e)s toute la journée à une banalisation de la médiocrité. J'en parle aussi et ça, ça crée des conflits intérieurs, des combats contre soi-même, contre des idées… et ça donne aussi un autre titre comme « The Ring of fallen Dreams ». Je ne peux pas faire de texte sans qu'il y ait un rapport avec l'état des choses.



Tu parles de « The pale One », où apparaît ce personnage… si je traduis littéralement : l’être livide. Sur le premier bloc de texte du morceau, il ne m'a pas fait l'effet d'un personnage, plutôt d'un phénomène qui traverse et détruit l'espace, comme une déflagration nucléaire.
Oui, c'est l'homme, mais l'homme dans toutes ses dimensions. C'est l'homme, physiquement, mais aussi dans tout ce qu'il invente. C'est la couleur pâle... Pour moi, la nature renvoie à quelque chose d'éclatant. Même la neige, ce blanc-là, est éclatant. Le pâle, la dévitalisation. Quelque chose de livide, presque mort, cette personnification du mal qui est fait ; et qui, effectivement, avance et annihile tout.

Ce texte là, « The Pale One », il vient comment ?
Les ébauches, c'est toujours un jet qui vient de je ne sais pas où. Je fais de l'écriture automatique, ou alors je joue et... Je pense que « I'm the pale one, walking on the lonely road », c'est un truc qui est sorti comme ça. La première version de ce morceau est à la Johnny Cash. C'est comme ça que je le voyais. Et après 7 Weeks a adapté ça. Ça a été assez compliqué d'ailleurs, d'adapter une version dobro, jouée en picking, où je chante ça, l'adapter pour le groupe sous sa forme power trio… Mais c'est venu comme ça ; et à partir de là, à partir de cette phrase, je déroule. Et je me dis, tel jour : « aujourd'hui il faut que j'avance là-dessus parce qu'on répète demain et il faut que j’aie une matière à chanter. » Donc tu te mets sur une table, chez toi, tu enlèves ça, tu ajoutes ça… Et une fois que les textes sont écrits, que j'ai de quoi chanter en répétition, je malaxe, je fais vivre et je fais viser les textes par Katy Elwell (NDLR : batteuse de LizZard), en lui demandant si un Anglais, un Anglophone, dirait, placerait les choses comme ça. Kathy m’accompagne dans ce détail de formulation et de ton, et ça donne les textes finaux. En tant que Français, nous avons souvent tendance à avoir une mélodie, et placer les mots sur cette mélodie. Parce que le Français permet ça. Mais les Anglo-Saxons, non. Il y a un rythme inné dans la langue, qu'il faut respecter. Et une fois que nous sommes passés par là, c'est tellement plus facile à chanter… et ça donne des choses plus variées que de toujours répéter le même placement d'une mélodie ! Après j'en parle avec les autres, je leur dis ce que les textes évoquent. Nous en discutons et le groupe voit comment mettre ça en musique.

« The pale One » conclut le disque…
Peut-être inconsciemment, nous avons mis « The pale One » à la fin parce que c'est un morceau très…définitif. En premier sont situés les titres qui vont créer un choc en termes de son. « Shape Me », etc. « Pale One », nous aurions presque pu le trouver sur un ancien disque, ne serait-ce que dans son écriture. Au départ ça devait être « Going back Home », Adrian a d’ailleurs appelé un « opener ». Nous avons choisi de le mettre en deuxième parce que« Shape me », quand ça rentre avec basse, batterie, guitare, ça nous semblait créer aussi une sorte de surprise : c'est un son que 7 Weeks n'a jamais offert jusqu'à présent. Après, c'était très difficile parce qu'on aurait pu choisir n'importe quel ordre. Ces morceaux sont tous de potentiels singles en fait, tu ne peux pas faire une progression. Mais à un moment il faut bien choisir.



Dans « Gone to Waste », il y a cette idée du dévoilement de l'intime. L'intime devient un consommable, une marchandise comme une autre, comme si nous étions devenus addicts à faire de nos existences  un spectacle pour les autres. Quelles réflexions t’amène cette mise en scène de l’intimité sur la société dans laquelle nous vivons aujourd'hui ?
Ce que dit le titre, c'est un énorme gâchis. C'est à dire qu'on s'est laissé mettre dans un cadre, tous : télévision, tablette, téléphone. Cette décision a été prise il y a bien des années par les géants de la tech, qui ont décidé de nous rendre complètement dépendants de ça. Les algorithmes, la banalisation des contenus, leur surmultiplication font que, en tout cas dans ma vie, il devient rare de rencontrer quelqu'un avec qui tu peux nourrir une discussion avec des arguments. Aujourd'hui il n'y a plus que ce schéma : si tu ne penses pas comme moi, tu es contre moi. Ou alors des gens qui regardent des vidéos de chat. Plus aucune tolérance… Or c'est la confrontation des avis contraires qui font avancer, pas le fait de se rassembler entre gens qui ont les mêmes opinions. Et la banalisation de contenus abrutissants qui font qu'aujourd'hui nous sommes complètement pieds et poings liés, prêts à être livrés à l'IA par exemple. Il y a un an, les gens ne disaient pas ouvertement qu'ils faisaient leur travail sur l'IA. Les journalistes, les gens qui doivent réfléchir à des choses… c'est devenu complètement décomplexé ! On le dit : « ça, je vais le faire avec l'IA. » C'est quoi la prochaine étape ? Si on n'a que des modes de pensée qui vont dans le même sens, nous allons avoir des modes, des blocs de gens qui pensent la même chose, qui s'opposent à ceux qui ne pensent pas comme eux. Je vois aussi un retrait de la réflexion au profit de l’absorption de contenus abrutissants, plus le fait que les vraies décisions sont gérées par des gens qui sont là pour faire du profit… À moins de s’extraire de la société, c'est un peu compliqué, j’ai l’impression, de continuer à jouir de ce que j'estime que nous avons eu la chance de connaître, à savoir des libertés ouvertes concernant l'expression. Charlie Hebdo ou Hara Kiri en disaient des conneries, ça c’est sûr ; et même si c’était parfois too much, eh bien ce n'était pas grave. Aujourd'hui, les modes de pensée sont réducteurs, uniques : blanc, noir, oui, non… et ça c'est terrible. Moi, à 50 ans, j'arrive à revoir mon point de vue sur plein de choses ; et de mon point de vue, tout cela représente un énorme gâchis. Les années d'après guerre, 1970, 1980, 1990, ont apporté des angles et points de vue libérateurs. Aujourd'hui nous sommes en train de condamner ces points de vue pour une soi-disant « libération » alors que nous sommes complètement pieds et poings liés par la technologie digitale numérique. Flippant. 

Les géants de la tech sont-ils ces nouveaux dieux dont tu parles dans « Void » ?
Oui, ce sont ceux dont nous parlions tout à l'heure : des gens qui nous imposent un mode de pensée vers lequel nous nous tournons béatement, sans nous rendre compte que nous pouvons faire sans eux. Sisyphe a été puni quand il a dit qu'il pouvait se défaire des dieux mais tout ça c'est ma manière de penser avec mes références à moi. Quand je vois des gens marcher dans la rue à regarder leur téléphone au risque de se faire écraser, je me dis c'est un peu pourri comme prière ou comme recueillement, tu vois ce que je veux dire… Les nouveaux dieux sont les géants de la tech. Une conséquence de l'économisme libérale débridée au XXème siècle. C’est ça qu'on paye aujourd'hui, or ces nouveaux Dieux sont très peu nombreux. 

Ça fait 20 ans que vous faites ça en totale indépendance. Le bilan de l'indépendance, vous le tirez des fois, ou jamais vraiment ?
L'indépendance est un choix. C'est très simple : au début, c'était une nécessité calculée. Je savais et en avais ensuite parlé avec Jérémy (NDLR : batteur et cofondateur) : quand nous nous sommes rencontrés, il fallait être indépendant pour sortir un disque vite, vite faire des concerts, vite se faire un nom. Après nous avons cherché des labels donc là c'était une indépendance qu'on n'a pas trouvée forcément, parce que le cadre ne correspondait pas à nos attentes. C'était une indépendance subie. Après 7 Weeks a fonctionné comme on a fonctionné pendant une dizaine d'années, donc ça nous amène à depuis 2017, suite à une mauvaise expérience sur une licence, qui n’a pas fonctionné du tout correctement. Nous avons toujours été producteur de disques depuis cette période- là… C'est une indépendance voulue et depuis quelques années, après le COVID-19, c'est une indépendance assumée. Presque revendicatrice, politique. Quand on fait un label, quand on fait la musique qu'on fait en France, c'est exactement la même chose qu'un maraîcher ou un mec qui fait de l'élevage et qui vend ça dans une coopérative de producteurs locaux. C'est exactement la même chose… c'est une réaction : et de survie, et face à une économie sans cesse croissante qui nous amène vers la destruction, vers le rien… Aujourd’hui, il nous faut revenir aux circuits courts.


7 WEEKS | Going Back Home EP (F2M Planet, 2026)

Commentaires